Monday, August 22, 2005

Le manifeste
Comment commencer un blog ayant la volonté de dénoncer la connerie contemporaine autrement que par un manifeste, melon au vent, les chevilles enflées ne laissant d'autre choix que les pattes d'eph', non comme un retour au meilleur des années 60, mais comme une impérieuse nécessité physiologique.

Vanité donc de commencer un blog par un manifeste. La filiation est claire, la lignée est celle des grandes revues intellectuelles du XXème siècle. L'ego de l'auteur, vous l'aurez compris, n'a pas résisté à la soudaine furie d'offrir son regard au monde par ce biais, et dès lors le danger guette...

Car quel est le grand mal du bloggueur? Il est somme toute un innocent petit être désireux d'élever sa plus ou moins misérable vie au rang d'objet, sinon de littérature, du moins d'écriture, et de faire partager au monde toute la profondeur et la pertinence d'une intériorité qu'il peine à faire partager à son prochain, en raison d'une fâcheuse constante des dynamiques de groupe, qui est l'alignement automatique de la conversation de toute table sur les capacités de son élément le plus faible.

Où est le mal?

Le mal est bien entendu dans l'insignifiance, mot dont un petit tour sur la toute jeune planète blog suffit à révéler le sens. Car pour l'esprit que la lucidité n'habite pas ou peu, il n'est rien de plus ressemblant à la verve corrosive du vif esprit que le jappement du roquet, et rien de plus semblable à la satire sociale mordante que la pure expression du mépris de classe du dominant .

Alors seul face à la feuille blanche de ce manifeste, je suis assailli d'un doute, pénétré d'une interrogation profonde sur ce blog, qu'un Lénine en son temps n'aurait certainement pas renié.

Que faire?

Nulle envie de vous raconter ici mes journées et ce qui constitue le factuel de ma vie... Je n'ai tout d'abord pas la prétention que celle-ci présente le moindre intérêt. Certains aventureux au destin perpétuellement frémissant la trouverait même peut-être misérable, c'est-à-dire pas à la hauteur de ce qu'ils ambitionnent pour la leur, et qu'ils attribuent à leur grandeur d'âme et à leur force de caractère, ayant providentiellement oublié de retrancher à la grandeur de cette destinée le poids des déterminismes sociaux et facilités "de classe" diverses qui l'ont rendu possible.
Et la pudeur a de toute façon du bon en ces temps d'exhibitionnisme généralisé...

Ma première intention était en fait de dépeindre de temps en temps, au gré des rencontres et des illuminations, à chaque fois une nouvelle race de cons.
Ce blog aurait ainsi été en quelque sorte mon herbier, mon cahier aux papillons, et j'aurais pris un plaisir certain à pasticher les plus saugrenus appelations scientifiques pour découvrir émerveillé le connus enfumus, espèce taiseuse qui ne dit rien mais qui n'en pense pas moins, lançant des regards supposés de beau gosse à travers ses volutes de fumée, ou le connus delermus, espèce ambitieuse, puisqu'elle reste persuadée qu'elle arrivera à donner une expression artistique au fade récit de son morne quotidien de bourgeois.

Mais cette première intention était par trop restrictive et la frustration venait avant même le plaisir d'avoir écrit la première ligne. Un plaisir n'est jamais qu'une frustration qui a su prendre fin avec à propos, me direz-vous... Peu importe, là n'est pas mon sujet et vous commencez à m'agacer avec vos sophismes, le verbiage sans fond est un domaine qui, en ces territoires, m'est réservé.

Frustration donc et choix d'élargir le thème de ce blog, non aux cons, mais à la connerie en général. Et je m'efforcerais donc de dresser au fur et à mesure de ce blog une typologie des conneries et des cons.

J'utiliserais la méthode dite "Italo Calvino", travaillant par séries, ce blog pouvant se lire chronologiquement ou par thèmes, par album, "race de cons", "type de connerie", "exemple de cons" (ce qui est un peu la version adaptée à ce blog de la dernière page portrait de Libération), "connerie lue ou entendue", "connerie dénoncée", "projet de réforme pour une humanité moins conne", "les cons dans l'histoire", etc...

Prétention scientifique donc, Darwinisme moral et volonté de dessiner l'arbre généalogique de la connerie contemporaine, étudiant inlassablement les interconnections et alliances entre cons, les subtils mélanges de types connerie savamment dosés, donnant cette saveur si particulière à la diversité des personnalités, chaque con étant unique par les légères nuances le différenciant de son voisin, nuances qui nous empêcheront toujours de confondre le vulgaire con turquoise et le plus raffiné con de Méthylène.

Tout est subjectif, tout est contestable. Libre à vous de trouver l'auteur plus con que ceux qu'il dénonce, l'auteur n'est pas susceptible et est ouvert à la critique.

L'auteur vous fera partager ses lectures et pensées dans une rubrique fourre-tout, parfois avec un lien plus ténu avec l'objet de ce blog, mais toujours dans la lignée du projet plus vaste qu'il sous tend. Et une question se pose alors.

Quel est ce projet?

Il est modeste et simple. Aider à l'avènement d'une révolution anthropologique, une vaste réforme de l'humanité dans son rapport au monde. Le melon a explosé, attendez deux secondes, j'en change...

Car la vision de l'humanité portée par ce blog est aigrie, mais pas désespérée.

Aigri, car l'aigreur, contrairement au cynisme, a un fond de noblesse. L'aigri est celui qui attendait beaucoup du monde et qui en a peu reçu. Le cynique, lui, n'attendait rien. Ainsi dans l'aigreur, le premier geste est généreux, c'est un geste d'ouverture sur le monde.

Aigri mais pas desespéré, car la première lutte de l'auteur est contre sa propre connerie intérieure en laquelle la connerie générale trouve un miroir. En filigrane de ces lignes, l'auteur a l'ambition de dessiner une humanité plus juste. Sans optimisme aucun, ce lâche penchant de celui qui feint d'oublier que la rondeur sexy est d'abord une promesse de culotte de cheval.

Mais sans défaitisme non plus.

Enfin pour ceux qui regarderaient ce manifeste un peu incrédule, quelques précisions. L'auteur a et aura toujours un rendement de la parole très faible. Il a tendance, il faut quand même bien l'admettre, à brasser un nombre de mots très important pour un contenu conceptuel finalement assez faible.
L'auteur aime s'écouter parler. Mais par-dessus tout il préfère encore se regarder écrire.

Pour ceux que ça dérange, trois remarques.

La première est qu'il s'agit, amis bloggueurs, de ne pas être par trop faux-derche. Ce blog, comme tous les autres, a comme premier intérêt d'être un dépliant publicitaire pour son auteur, qui espère en tirer un jour quelques avantages. Si l'ogive est par trop bien dessinée et la frise par trop complexe, je vous prierais de me laisser tranquille à mon art. Je peux bien briller un peu, moi, en ces lieux dont je suis le maître.

La seconde est que l'esthétisation de la parole participe de la latinité qui, comme chacun sait, est un rapport à la vie bien supérieur à tous les autres, et en premier lieu au modèle anglo-saxon. Ainsi, face à la froide efficacité des peuples du Nord, le latin préfère la mise en scène de la parole, pour que la communication soit une jouissance des sens. Le latin jouit d'abord par l'oreille et par les yeux. Il est chaleur et partage. Soyons latins, que diable, notre monde est en train de disparaître.

La troisième est que si vous avez été transfiguré par ce blog, s'il vous a ouvert de nouveaux horizons, n'appelez pas Delarue, il ne fera aucune émission sur vous mais par contre, veuillez prévenir l'auteur de toute urgence. A la relecture de ce manifeste, il n'est lui-même pas bien sûr d'avoir écrit tout ceci au premier degré. Ses doutes se font ontologiques. L'auteur existe-t-il vraiment, n'est-il pas lui-même une vaste blague qui a mal tourné? Mon Dieu, quel champ de recherche et de réflexion. Cela m'en donne des frissons...
L'auteur est-il lui-même un con, ou simplement un impuissant? Un doute m'assaille. Dans la crainte d'une réponse doublement positive, je ferais mien avec humilité ce précepte de nos bons ancêtres romains, "sic transit gloria mundi". Allez, bon vent à vous...